vlà une petite nouvelle écrite vite fait sur un coin de table...
LE DEUIL D’UNE MERE
Pour une fois que ma mère pouvait se hisser hors de son lit, je n’allais pas la laisser seule et aller voir mes amis, même si elle insistait en disant qu’elle se débrouillerait. Peut-être, mais je tenais à profiter à profiter du moindre instant où elle pouvait vivre normalement. Sa maladie la clouait au lit depuis plus de trois ans maintenant, et nous ne savions toujours pas ce qui pouvait bien la ronger ainsi. Depuis trois ans, elle avait toujours les mêmes symptômes, avec parfois des hauts, comme aujourd’hui, et parfois des bas. La seule chose que pouvaient faire les médecins était soulager ses souffrances inexplicables. Parfois, elle se réveillait, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, hurlant à faire de mon sang des glaces éternelles. Une fois le choc passé et mon cœur calmé, j’accourais vers elle et changeais son patch de morphine. Nous avions arrêté depuis longtemps les piqûres, car comme les toxicomanes, ses veines avaient fini par devenir dures comme du bois. Et puis à force, elle ne pouvait plus supporter d’avoir une aiguille à moins de trois mètres d’elle. Au début, je ne pensais pas pouvoir supporter longtemps ses horribles hurlements. Mais on s’habitue à tout.
Enfin mon père, lui, n’avait pu s’y habituer. Après un an et demi de supplices, il s’était enfui. Il disait qu’il souffrait trop de voir maman souffrir. Et moi ? Je ne souffrais pas, moi ? Oui, mais toi, ce n’est pas pareil, tu es sa fille, aurait-il dit si encore il avait osé me regarder dans les yeux avant de s’en aller. Ah oui. Pour moi, ce n’était pas qu’une question de liens du sang, c’était une question d’amour, d’humanité. Mon père n’était qu’une ordure immonde pour avoir osé lui faire cela. Je pouvais bien concevoir que c’était une situation difficile, je la vivais tous les jours. Mais l’amour était plus fort que la souffrance. Et mon père, lui, n’avait jamais, pour moi, compris cela. Enfin…
Ce jour-là, donc, ma mère vivait ce que j’appelais un Haut, et j’avais l’intention d’en profiter. De lui en faire profiter. Il faisait beau, dehors, mais pas trop chaud. Juste ce qu’il fallait. Le temps idéal. Je l’emmenai en promenade. Elle en fut enchantée. Nous traversâmes parcs, bois, empruntâmes sentiers avec toujours une expression d’extase sur le visage. Voir ma mère revivre m’emplissait à chaque fois, chaque rare fois, le cœur d’un immense bonheur. Puis ses rechutes à chaque fois me désespéraient de nouveau. Mais nous n’en étions pas encore là. Nous devions profiter. Nous marchions lentement, à son rythme, mais c’était si intense que j’en étais essoufflée.
Nous arrivâmes au bord d’une petite route. Je me retournai pour l’aider à descendre le petit talus qui séparait la route goudronnée d’un petit bois.
Je n’avais pas entendu la voiture qui arrivait, cachée par un détour de la forêt. Elle ne me vit pas à temps non plus. Une fraction de seconde avant le choc, je vis le visage horrifié de ma mère, ses yeux révulsés, sa bouche grand ouverte. Elle avait vu la voiture, mais trop tard, et elle était trop affaiblie pour avoir des réflexes assez rapides.
Mon corps fut violemment fauché et elle resta là, perchée sur son petit talus, les mains tendues devant elle pour attraper les miennes qui se trouvaient là un instant auparavant.
Je mis quelques secondes à comprendre. J’avais été fauchée, et pourtant, j’étais toujours là, juste devant elle, en position pour l’aider à descendre. Elle regardait maintenant l’expression paniquée, en direction de là où j’aurais dû être projetée. Un corps gisait au milieu de la route, avec du sang partout et des membres qui avaient pris un drôle d’angle. Mais ce n’était pas mon corps. Je ne connaissais pas ce corps. C’était une femme blonde et menue. Pas moi du tout. Que se passait-il ? Etait-ce un rêve ? Il avait l’air si réel…
Mais ce n’était pas un rêve.
Plus tard, j’entendis ma mère parler avec une autre femme, que je ne connaissais pas non plus. Après l’accident, elle avait fait un malaise et était tombée de son talus. Elle avait passé une nuit à l’hôpital puis on l’avait renvoyée à la maison, avec une infirmière pour s’occuper d’elle. Ce fut à cette infirmière qu’elle se confia.
« Vous savez, elle me rappelait tant ma pauvre fille, sanglotait-elle. Elle me rappelait tant ma fille. C’était comme si elle était tout le temps avec moi, comme si elle veillait sur moi, depuis… depuis… » Puis elle avait éclaté en sanglots. Quand elle s’était calmée, elle continua : « Ma fille est morte il y a trois ans. Un déséquilibré l’a poignardée dans la rue parce qu’elle était jolie… C’est ce qu’il a dit. C’est depuis ça que… que je suis tombée malade. J’aurais préféré mourir à sa place. Et maintenant cette jeune femme, je sentais ma fille en elle. »
En effet, maintenant que j’y réfléchissais, j’avais cru pendant toutes ces années être encore vivante, mais je ne vivais en fait que par procuration, à travers le corps d’une autre femme qui soignait ma mère depuis sa maladie, suite à ma mort si brutale. Pourquoi ne m’en étais-je pas souvenue ? Mourir n’était tout de même pas un événement si banal. Comment avais-je pu passer ces trois longues années à ses côtés sans me rendre compte qu’elle ne savait pas que j’étais là, sans me rendre compte que je n’étais même plus dans mon propre corps ? Je n’ai toujours pas trouvé la réponse.
Mais maintenant nous sommes de nouveau réunies. Elle a fini par succomber à ses souffrances et je l’ai retrouvée. Elle est beaucoup plus heureuse, maintenant. Et moi aussi. Nous nous promenons parfois, comme avant, mais sans ce poids qui nous pesait toutes les deux. Parfois la mort n’est pas si cruelle et malheureuse que ça, finalement.